mardi, 13 février 2007

Jean d'Ormesson nous parle du rayonnement de la France

medium_dormesson_jean.jpg"Rien de plus subtil que la différence entre culture et civilisation. Pour dire les choses très vite et un peu en gros, il est permis de soutenir que, tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, jusqu'à la catastrophe déclenchée par Hitler, l'Allemagne s'y connaissait en culture et la France en civilisation. Quoi de plus civilisé que la France ? Sous une forme ou sous une autre, la Russie ne parvenait pas à échapper à l'absolutisme. Les États-Unis sortaient à peine de leur préhistoire. La Chine et le Japon étaient loin et l'Angleterre était anglaise. L'Autriche-Hongrie, avec Vienne, était un haut lieu de la civilisation, mais la victoire de 1918 l'a détruite. Depuis les traités de Westphalie et la diffusion des Lumières à partir de Paris, la France incarnait, pour elle-même et pour le monde autour d'elle, le triomphe de la civilisation. Il y avait dans ce triomphe quelque chose d'universel. La France détenait ce qu'on appelait, avec un peu d'emphase, le flambeau de la civilisation universelle.

La clé de ce triomphe était la langue française. Elle régnait sur l'Europe et sur le monde. Marc Fumaroli a raconté mieux que personne cette grande aventure dans Quand l'Europe parlait français. On parlait français à Berlin depuis Frédéric II qui était l'ami de Voltaire. On parlait français à Saint-Pétersbourg depuis la Grande Catherine qui était l'amie de Diderot. On parlait aussi français à Beyrouth et à Damas, dans les Antilles, à Dakar, à Alger et à Rabat, à Saïgon et à Hanoï. Disons les choses comme elles sont : la suprématie française de la langue française était appuyée sur une population nombreuse - la France a longtemps été la plus peuplée de toutes les nations de l'Europe occidentale - et sur l'armée la plus puissante du monde.

Les choses ont changé. Les Français représentent aujourd'hui un pour cent de la population mondiale. L'armée française n'est plus la première, ni la deuxième, ni la troisième du monde. L'anglais, le chinois, l'espagnol, l'arabe sont plus parlés dans le monde que le français. Et - continuons, je vous prie, à regarder les choses en face -, ce ne sont plus les livres français de Proust, de Gide, de Paul Valéry, de Claudel, de Camus ou de Sartre qui sont traduits à New York ou à Tokyo. Ce sont les livres américains, de Hemingway à Styron, les livres brésiliens ou argentins, les livres japonais ou indiens, en attendant les livres africains, qui sont traduits en français. Ce ne sont plus les chansons et les films français qui règnent sur le monde : ce sont les chansons américaines et les films américains.

medium_culture_france.2.jpgIl reste pourtant en France et à la France quelque chose de sa grandeur et de son charme passés. La magie de la France ne s'est pas évaporée. Les Français ont perdu beaucoup de la confiance, peut-être un peu suffisante, qu'ils avaient en eux-mêmes. Mais, par un miracle toujours renouvelé, les étrangers s'obstinent à regarder vers Paris, et non seulement vers Paris, mais vers ces régions qui font notre richesse. Soixante-dix-huit millions de touristes se rendent chez nous chaque année. Pourquoi ? Parce que la France continue à représenter pour eux quelque chose que le reste du monde n'est pas capable de leur donner.

Et ce serait une erreur de croire que la France se réduit à nos robes, à nos parfums, à nos fromages et à nos vins qui restent les meilleurs du monde. Nous sommes entrés dans le monde d'aujourd'hui avec Airbus, avec le TGV, avec nos viaducs et nos ponts, avec un système de santé que le monde nous envie, avec nos ingénieurs et avec nos inventeurs, avec tant de réalisations qui font de la France une grande puissance civilisée et moderne.

Une campagne électorale, qui occupe tous les esprits, se déroule chez nous ces jours-ci. Du chômage au régime des retraites, de la place des homosexuels dans notre société à la crise des banlieues, de l'écologie à la discrimination, toute une série de problèmes sont abordés par les candidats à la présidence. On les supplierait volontiers de ne pas oublier la place de la France dans le monde ni ce qui reste un des atouts majeurs de notre pays : la culture.

Au-delà des préoccupations de chacun qui retiennent très légitimement l'attention de tous, le rayonnement de la France dans le monde moderne commande, à long terme, le destin à venir des Français. De tous les Français et de chacun des Français. Tâchons d'élever le débat, comme le réclame à qui mieux mieux, sans toujours y parvenir, l'ensemble des candidats.

Les Français ne se sauveront pas si la France ne se renouvelle pas. Ils ne se sauveront pas non plus si la France ne reste pas ce qu'elle a toujours été. Entrer dans le monde moderne est un impératif. Mais l'avenir de chaque Français est lié indissolublement à la grandeur de la France et à son rayonnement.

medium_jaures.jpgNe nous laissons pas étouffer par les querelles de personnes, par les imprécations, par les vociférations subalternes, par les incantations de la langue de bois ou de guimauve. La France doit être une espérance parce qu'elle est un héritage. Jaurès disait dans une formule fameuse, chère à Nicolas Sarkozy, que c'est en se jetant dans la mer que le fleuve reste fidèle à sa source. La mer, c'est le monde moderne. Mais à l'origine de la France, il y a une culture et une civilisation. Chacun des Français ne pourra être heureux que si nous parvenons à préserver ce trésor collectif."

(article paru dans Le Figaro)

Commentaires

Ah le Rayonnement de la France. Merci à Jean d’Ormesson de nous rappeler comme la France rayonnait il y a un peu plus de 100 ans. L’Europe et le monde parlaient Français et enviaient la France.
Aujourd’hui, sur notre propre territoire on ne maitrise plus notre langue et nos politiques trouvent cela normal. Notre culture est à présent représentée par Diam’s et NTM. Notre civilisation ne représente plus rien et se trouve même contestée sur notre propre territoire. Il s’agit du fameux progrès défendu par les socialistes…

Ecrit par : Porthos du Vallon | mardi, 13 février 2007

Cette France décrite par Jean d’Ormesson était surtout incarnée par les élites mais certainement pas par tout le peuple. Pourtant, nos ingénieurs, nos écrivains, nos chanteurs (Le Film de Piaf illustre mon propos) nos médecins, nos chercheurs, influaient sur le monde. Aujourd’hui, les américains ont pris le relais, le raffinement en moins. Leur économie et leur armée ont permis à leur culture d’être massivement diffusée. Arriverons-nous un jour à retrouver le lustre d’antan ?

Ecrit par : Sioux 67 | mardi, 13 février 2007

Le début du 20ème siècle m’a toujours fait rêver. J’aurais aimé connaître cette fierté que l’on pouvait avoir en disant "Je suis Française". De nos jours, on se cache, on a honte, on vit dans la repentance car d’après certaines élites, nos ancêtres n’étaient que des barbares esclavagistes. Il s’agit du règne des déclinologues !

Ecrit par : Aurélie K | mardi, 13 février 2007

On peut voir la mauvaise foi règner sur ces 3 commentaires...
- a bon, la culture américaine est moins raffinée comme le dit Sioux67 ? Vous pensez qu'au début du siècle, en Amérique, ce n'était pas le meilleur de la culture anglo-saxonne qui régnait ? Avez-vous vu "Le temps de l'innocence" de Martin Scorsese, cela vous démontrera ce que nous disons là. Quant à la culture américaine actuelle que vous fustigez, ce n'est pas parce que c'est le plus petit dénominateur commun qui semble régner qu'il faut généraliser. Nous ne ferons pas l'injure de dresser la liste des artistes importants américains actuels ; il suffit de choisir et d'avoir un esprit critique, pour distinguer le bon grain de l'ivraie. Les masses aiment le grand spectacle facile, les Américains sont les meilleurs pour ça et alors ? Les autres, eux , se tourneront vers la quantité immense d'actes artistiques etatsuniens qu'il faut savoir connaître avant de critiquer l'intégralité.
Et pour les autres, vous évoquez le socialisme comme responsable, en incantation. Ah Ah, facile de se dédouaner ainsi. Pour l'heure c'est aussi la droite dite parlementaire qui actionne le levier de la repentance !
Vous devriez dire que la France telle que M. Ormesson et Fumaroli la voit, c'est celle d'avant la démocratie à tout va, l'égalitarisme ravageur et l'immigration à flots constants. Ces trois éléments étant assez efficaces pour détruire la civilisation française, assurément...

Ecrit par : La Droite strasbourgeoise | mercredi, 14 février 2007

Tel le chevalier blanc, la LDS intervient pour rétablir la vérité. Elle dit quasiment la même chose que moi mais se borne à vouloir démontrer le contraire.
Je maintiens que la gauche porte une grande responsabilité dans ce déclin mais je vous accorde que la droite est aussi coupable de son silence et du renoncement à ses valeurs.

Ecrit par : Porthos du Vallon | mercredi, 14 février 2007

La droite Strasbourgeoise,
Je ne comprends pas votre attaque à mon encontre. Je ne parlais ni des USA, ni de la gauche.

Ecrit par : Aurélie K | mercredi, 14 février 2007

Pour Aurélie K, ce sont les 3 dernières lignes de notre post qui pouvaient aussi s'adresser à vous. Vous parlez d'un temps que les moins de...
Pour Porthos, vous évoquez "un peu plus de 100 ans" mais vous oubliez l'excellent ouvrage de M. Fumaroli "Quand l'Europe parlait français". Depuis la Révolution, tout a été fait pour niveler vers le bas et éradiquer toute trace d'élitisme et d'aristocratie en France, puis toute trace de culture qualifiée de "bourgeoise". D'où la sous-culture que vous évoquez, Diam's par exemple, encourgée par les médias et les élites culturelles actuelles. Pour NTM, moins d'accord. Un petit ouvrage parait ces jours-ci, de Joy Sorman "Du bruit" (Ed. Gallimard), qui est un texte étonnant sur NTM, exemple magistral de culture banlieue, que l'on peut détester mais non ignorer.

Ecrit par : La Droite strasbourgeoise | jeudi, 15 février 2007

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